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Les créations d’entreprises jouent un rôle important dans les mutations structurelles et la création de nouveaux postes de travail. Même si leurs effets directs sur l’emploi sont limités, diverses enquêtes montrent que les régions qui connaissent un taux de création d’entreprises élevé croissent davantage, à long terme, que les autres. La fondation d’entreprises augmente en effet la concurrence et entraîne des innovations qui incitent les institutions existantes à redoubler d’efficacité. C’est dans ce cadre que le présent article se penche sur les disparités régionales en matière de création d’entreprises en Suisse.

Le projet GEM, une base de données

Le projet international de recherche «Global Entrepreneurship Monitor» (GEM) étudie le taux de création d’entreprises d’un pays à l’autre ainsi que les facteurs qui le favorisent ou le freinent. En Suisse, l’institut de recherches sur le marché et les opinions GFS à Berne a interrogé 5456 personnes sur ce thème en 2005. Le nombre élevé de réponses permet également de procéder à une analyse par région. Celle-ci s’est faite en reprenant le découpage de l’Office fédéral de la statistique (OFS) en sept grandes régions Schuler, Compagnon et Jemelin (1999).: – Espace Mittelland (BE, FR, JU, NE, SO); – Suisse du nord-ouest (AG, BL, BS); – Suisse orientale (AI, AR, GL, GR, SG, SH, TG); – Région lémanique (GE, VS, VD); – Tessin (TI); – Suisse centrale (LU, NW, OW, SZ, UR, ZG); – Zurich (ZH).  Le GEM étudie diverses activités entrepreneuriales, mais c’est la création d’entreprises qui figure au premier plan. Les analyses qui suivent se réfèrent au taux d’activité entrepreneuriale (TAE), c’est-à-dire au pourcentage de personnes sur le point de fonder une entreprise ou qui sont propriétaires et dirigeants d’une entreprise active sur le marché depuis moins de trois ans et demi Reynolds et al. (2005).. Quand il sera question plus loin de créateurs d’entreprises, c’est de ces personnes qu’il s’agira.

De nettes disparités régionales

Dans l’ensemble, quelque 6% des Suissesde 18 à 64 ans sont soit sur le point de fonder une nouvelle entreprise, soit propriétaires et dirigeants d’une entreprise fondée dans les trois dernières années. On relève des écarts manifestes d’une grande région à l’autre (voir graphique 1). Le taux de création le plus élevé, en Suisse, est le fait de la Suisse centrale, suivie de Zurich et de la Suisse orientale. Il est inférieur à la moyenne dans l’Espace Mittelland, en Suisse du nord-ouest, dans la région lémanique, et surtout au Tessin. Le fort taux de création d’entreprises en Suisse centrale n’est pas dû aux holdings étrangères, étant donné que seules les sociétés fondées par des habitants de la région concernée ont été prises en compte. Les résultats présentés ici se fondent sur un échantillon de la population, qui peut toujours être affecté d’erreurs. C’est pourquoi le graphique 1 donne à la fois la valeur mesurée et l’intervalle de confiance. Celui-ci indique la zone dans laquelle la probabilité que le nombre de fondations d’entreprises calculé est vraie à 95%. Quand ils ne se chevauchent pas, les intervalles de confiance indiquent un écart statistiquement significatif entre les valeurs concernées. Dans le cas présent, une partie seulement des écarts entre les taux de création mesurés est statistiquement significative. Ainsi, la Suisse centrale présente un taux de création statistiquement significatif et plus élevé que le Tessin et la région lémanique. L’écart par rapport à la Suisse du nord-ouest et à l’Espace Mittelland est pratiquement significatif. Pour d’autres grandes régions aux taux voisins, le statisticien ne peut affirmer avec une probabilité de 95% que les écarts mesurés correspondent effectivement aux écarts réels.

Comparaisons internationales

Pour mieux situer les résultats régionaux, voici quelques repères internationaux: aux États-Unis, le TAE dépasse les 12% et est plus du double de la Suisse. Le taux d’entreprises qui opèrent sur le marché depuis plus de trois ans et demi permet d’estimer le taux de survie des nouvelles entreprises. En Suisse, celui-ci est nettement plus élevé qu’aux États-Unis. Le fort taux de création qu’on y constate est donc attribuable à l’importante fluctuation des entreprises dans les premières phases de leur existence. Les chances de succès des nouvelles entreprises sont meilleures en Suisse. Le taux de création en Suisse est plus élevé que dans les pays limitrophes. En Allemagne, France et Autriche, le taux de TAE (5,3-5,4%) est un peu inférieur à celui de la Suisse. En Italie, seule 4,9% de la population s’intéresse à la création d’entreprises. Le taux le plus élevé se trouve en fait dans les pays émergents et en développement, mais du fait de leur différences économiques structurelles, ils ne peuvent être comparés à la Suisse.

Caractéristiques des entreprises créées

Branche

À l’échelle suisse, près de la moitié (47%) de toutes les créations d’entreprises se classent dans les services aux personnes; ceux destinés aux entreprises – comme conseil, assistance informatique ou juridique – en représentent quelque 30%. 16% des nouvelles entreprises travaillent dans la production et la construction, et les derniers 7% dans le secteur primaire. La prépondérance des services se retrouve au niveau des régions, et dans la plupart d’entre elles, les nouvelles entreprises de services aux personnes (commerce et gastronomie compris) sont un peu plus nombreuses que celles destinées aux entreprises. Plus le taux de création d’entreprises augmente, plus la part des services aux personnes tend à croître. Le Tessin est la région qui présente le taux de services aux personnes le plus faible tandis que Zurich caracole en tête. Le taux de création d’entreprises dépend donc en partie du nombre de services aux personnes.

Mobile de la création d’entreprises

Le passage au statut d’indépendant peut avoir diverses raisons. En Suisse, 84% des fondateurs d’entreprises interrogés déclarent avoir voulu exploiter une bonne idée commerciale, tandis que 14% se font entrepreneurs faute d’autre possibilité de gagner leur vie. Exploiter une idée commerciale est donc le mobile principal de la création d’entreprises en Suisse et ce constat est valable dans toutes les régions étudiées; dans aucune des sept grandes régions, les entreprises fondées «par nécessité», c’est-à-dire faute d’une meilleure alternative, ne dépassent les 25%. À titre de comparaison, on notera qu’en Allemagne, 30% environ des fondateurs d’entreprise déclarent n’avoir pas eu le choix, et en France, presque la moitié. En Suisse, le faible taux de création «par nécessité» peut être attribué à la fois à des conditions-cadres largement favorables à l’activité économique et à un taux de chômage relativement faible.

Potentiel commercial

Les nouvelles entreprises offrent des produits différents sur des marchés très divers, qui recèlent eux-mêmes un potentiel de croissance variable. Dans le projet GEM, ce dernier est évalué en posant des questions sur la nouveauté des produits/services, le nombre des concurrents et la technologie utilisée. Le potentiel commercial croît avec le degré de nouveauté de la technologie utilisée et celui ressenti par le client, tandis qu’il décroît avec le volume de la clientèle. Le potentiel le plus élevé revient aux entreprises dont tous les clients considèrent le produit comme nouveau et inconnu, qui n’ont pas de concurrents et qui utilisent une technologie ou un procédé disponible depuis moins d’un an. Il n’y a naturellement pas de rapport immédiat et intégral entre le potentiel ainsi calculé et la croissance effective d’une entreprise. Un entrepreneur peut, d’une part, bénéficier d’une croissance élevée sur un marché saturé, même avec une technologie bien connue. D’autre part, il existe des entreprises qui utilisent des technologies nouvelles sur un marché peu concurrentiel, mais dont la taille ne permet quand même pas de croissance forte. Le potentiel commercial indiqué permet néanmoins de dégager une tendance concernant le potentiel de croissance. La majeure partie des entreprises fondées en Suisse n’ont qu’un faible potentiel commercial, ce qui ne surprend guère, étant donné que, dans la plupart des cas, elles offrent un produit classique sur un marché régional (voir graphique 2). 30% ont un potentiel commercial moyen, 17% un potentiel élevé, voire très élevé. Les entreprises à potentiel très élevé ne se trouvent que dans les régions dotées de grandes agglomérations, soit la région lémanique, l’Espace Mittelland, la Suisse orientale, mais surtout Zurich. D’une façon générale, on constate que la proportion d’entreprises à faible potentiel de croissance augmente parallèlement au taux régional de création. En comparaison, la plupart des entreprises créées au Tessin ont un potentiel commercial de moyen à très élevé, alors que celui-ci est au plus bas (relativement) en Suisse centrale. Il faut, cependant, tenir compte du fait que le nombre absolu de créations d’entreprises est faible au Tessin et élevé en Suisse centrale. Dans ces deux régions, le nombre absolu de créations d’entreprises à potentiel commercial de moyen à très élevé est donc à peu près le même (par rapport à la population). Les régions à fort taux de création d’entreprises se distinguent de celles à taux faible en ce qu’elles présentent un nombre nettement plus élevé d’entreprises au potentiel commercial limité. Ces entreprises ont, néanmoins, un effet macroéconomique positif qui ne saurait être sous-estimé.

Causes des disparités en matière de création d’entreprises

Une étude approfondie des causes de la disparité en matière de création d’entreprises, d’une région suisse à l’autre, a été effectuée à partir d’un modèle multivariantes qui distinguait entre facteurs personnels et régionaux Bergmann (2006).. Ses principaux résultats sont les suivants. En ce qui concerne les facteurs personnels, les corrélations sont celles que l’on attendait: le goût pour la création d’entreprises croît avec l’âge, atteint son pic vers 36 ans et décroît ensuite jusqu’à la fin de la vie active; le niveau de formation a une incidence positive sur la création d’entreprises; les femmes et les hommes au foyer, les personnes encore en formation ou inactives pour une raison ou une autre ont moins tendance à fonder une entreprise; les cantons à forte proportion de personnes actives et jouissant en moyenne d’un niveau de formation élevé peuvent donc escompter un taux de création d’entreprises plus élevé.

Les facteurs régionaux

Le pouvoir d’achat régional a une influence significative très positive sur la création d’entreprises; de même que le taux régional d’indépendants. Le taux de chômage régional a en revanche une influence négative. Les régions présentant un taux élevé de création d’entreprises tendent donc à bénéficier d’un fort pouvoir d’achat, d’un taux de chômage faible et d’un nombre élevé d’indépendants par rapport à la population active. Les régions prospères, économiquement parlant, connaissent donc plus de créations d’entreprises que les moins aisées. Le taux élevé de création d’entreprises en Suisse centrale pourrait suggérer une corrélation négative avec la charge fiscale. Or l’étude multivariante montre que ni l’indice d’imposition de la fortune et des revenus des personnes physiques, ni celui de l’impôt sur les bénéfices et le capital des sociétés anonymes n’influencent directement la création d’entreprises. La charge fiscale n’a éventuellement qu’une incidence indirecte sur le nombre d’entreprises créées: la modération du fisc peut doper à moyen terme le pouvoir d’achat régional, ce qui pourrait à son tour avoir une influence positive sur le nombre d’entreprises créées. Cette dernière corrélation n’a, toutefois, pas été vérifiée explicitement. Il continue d’exister un lien entre l’attitude de la population vis-à-vis de la création d’entreprises et son étendue dans une région donnée Volery et al. (2006), p. 28 s.. Les régions où une grande partie des habitants voient de bonnes possibilités de fonder une entreprise et où seul un petit nombre avoue que la peur de l’échec les retiendrait de le faire, connaissent le nombre le plus élevé de nouvelles entreprises.

Conclusion

En plus de la comparaison internationale, le projet de recherche GEM 2005 permet pour la première fois une étude régionale de la création d’entreprises en Suisse. L’analyse montre que, même dans un petit pays, il existe des disparités régionales considérables quant à la taille et au genre des entreprises créées. Ainsi, en Suisse centrale, il se crée deux fois plus d’entreprises qu’au Tessin par rapport à la population. Le score de la Suisse centrale et de Zurich s’explique par le fort taux d’activité qui y règne, une population dont le niveau de formation moyen est élevé, un pouvoir d’achat régional important et une proportion d’indépendants supérieure à la moyenne. On ne peut établir en revanche de lien direct entre le système fiscal et le volume d’entreprises créées. Le faible taux de création du Tessin surprend d’autant plus que la proportion d’indépendants y est supérieure à la moyenne. Une des raisons réside certainement dans le faible taux d’activité, le plus bas des cantons suisses. La population du canton a en outre une attitude réservée vis-à-vis de l’indépendance, c’est-à-dire que la crainte d’échouer y est élevée et que peu de personnes voient de bonnes possibilités d’y fonder une entreprise.

Graphique 1 «Création d’entreprises (TAE) par région, 2005 Pourcentage de la population active (18-64), intervalle de confiance de 95%»

Graphique 2 «Potentiel commercial des créations d’entreprises (TAE) par région, 2005 Pourcentage de toutes les créations d’entreprises»

Encadré 1: Le projet GEM Le «Global Entrepreneurship Monitor» (GEM) est un projet international de recherche lancé en 1997 par la London Business School (Royaume-Uni) et le Babson College (États-Unis). Il étudie la création d’entreprises dans 35 pays du monde. Les trois questions au coeur de l’enquête 2005 étaient: – dans quelle mesure le taux de création d’entreprises varie-t-il d’un pays à l’autre?- quels sont les facteurs qui freinent ou favorisent la création d’entreprises?- quel est le lien entre la création d’entreprises et la croissance économique d’un pays?Pour la Suisse, l’enquête a été menée par l’Institut PME de l’université de Saint-Gall et par l’IMD de Lausanne, avec le soutien de la CTI. Des enquêtes précédentes avaient eu lieu en 2002 et 2003. Pour tout renseignement sur le projet GEM, aller à www.kmu.unisg.ch et www.gemconsortium.org .

Encadré 2: Bibliographie – Bergmann H., Regional Entrepreneurship Differences within a Small Country – Is Switzerland a Special Case? IECER 2006 Conference, Ratisbonne, 22-24 février 2006.- Schuler Martin, Compagnon Anne et Jemelin Christophe, Les grandes régions de la Suisse. La Suisse dans le système des régions Nuts, Office fédéral de la statistique et Office fédéral de l’aménagement du territoire, Neuchâtel, 1999.- Reynolds P.D., Bosma N., Autio E., Hunt S., De Bono N., Servais I., Lopez-Garcia P. et Chin N., «Global Entrepreneurship Monitor: Data Collection and Implementation 1998-2003», Small Business Economics, 24, 2005, pp. 205-231.- Volery Thierry, Bergmann Heiko, Haour Georges et Leleux Benoît. Global Entrepreneurship Monitor, Rapport 2005 sur l’entrepreneuriat en Suisse et dans le monde, Saint-Gall/Lausanne, 2006. À télécharger sur www.kmu.unisg.ch .

Chargé de cours et chef de projet, Institut suisse des petites et moyennes entreprises de l’université de Saint-Gall (KMU-HSG)

Professeur d'entrepreneuriat à l'université de Saint-Gall, directeur du Schweizerisches Institut für Klein- und Mittelunternehmen (KMU-HSG)

Chargé de cours et chef de projet, Institut suisse des petites et moyennes entreprises de l’université de Saint-Gall (KMU-HSG)

Professeur d'entrepreneuriat à l'université de Saint-Gall, directeur du Schweizerisches Institut für Klein- und Mittelunternehmen (KMU-HSG)